Valenciennes : magistrats (et avocats) réclament des moyens pour la protection de l’enfance
Profondément heurtés par les réactions politiques consécutives au tragique meurtre de la jeune Lyhanna, les magistrats et les agents du tribunal judiciaire de Valenciennes viennent d’adopter une motion extraordinaire, comme l’indique La Voix du Nord dans un double article paru ce 24 juin. Les fonctionnaires y dénoncent un manque criant de moyens structurels, illustré par des chiffres locaux alarmants en matière de protection de l’enfance.

Plus de quinze jours après le meurtre sordide de Lyhanna, 11 ans, la colère du monde judiciaire gronde à Valenciennes. Suite aux déclarations du président de la République et du garde des Sceaux, Gérald Darmanin — qui a notamment annoncé l’ouverture d’une enquête administrative contre un substitut du parquet d’Auch —, le personnel du tribunal valenciennois a décidé de faire front.
Réunis en assemblée générale extraordinaire, magistrats, greffiers et contractuels ont adopté une motion fustigeant une volonté politique d’occulter les défaillances systémiques en pointant de simples responsabilités individuelles. Pour les professionnels locaux, la crise de la justice n’est pas une question d’organisation ou de fermeté, mais bel et bien un manque de moyens.
Le ras-le-bol face à « l’hypocrisie » des priorités pénales
Dans ce texte fort, les agents dénoncent « l’aveuglement persistant » de leur ministère de tutelle et l’abandon global des acteurs de la protection de l’enfance. Ils pointent notamment du doigt une cadence intenable : le ministère de la Justice a publié pas moins de 64 circulaires en 2025 et déjà 53 en 2026.
Selon la motion, chaque fait divers se transforme en une nouvelle priorité politique de façade, sans qu’aucun moyen supplémentaire ne soit jamais alloué aux juridictions pour appliquer ces directives. Ce « sous-effectif chronique » aggrave un état d’épuisement physique et psychique déjà formellement dénoncé par le personnel valenciennois lors d’une précédente motion en 2022.
Les chiffres chocs de la protection de l’enfance dans le Valenciennois
Pour comprendre ce cri d’alarme, la procureure Christelle Dumont a partagé des données locales particulièrement éloquentes. Le ressort de Valenciennes ne compte actuellement que cinq juges des enfants. À eux seuls, ils doivent assurer le suivi de près de 3 500 mineurs en assistance éducative chaque année, en plus de gérer environ 200 affaires pénales par an.
La pression est tout aussi lourde sur l’instruction : les trois juges d’instruction du tribunal suivent 313 informations judiciaires, dont plus d’un tiers (117 dossiers) concernent des infractions commises directement à l’encontre d’enfants.
Une explosion des procédures pour violences sexuelles
Le volume de dossiers liés aux violences sur mineurs s’avère colossal sur le territoire :
- En 2025, le tribunal a enregistré 778 plaintes impliquant des victimes mineures, dont 180 concernaient des violences sexuelles.
- La tendance ne faiblit pas en 2026 : entre le 1er janvier et le 31 mai, 76 procédures pour violences sexuelles sur mineurs ont déjà été comptabilisées.
- En matière de signalements, le parquet a sollicité 487 évaluations sociales en 2025, entraînant 449 saisines du juge des enfants. En 2024, sur 572 évaluations, 346 saisines et 26 ordonnances de placements provisoires avaient été prononcées.
Face à cette surcharge systémique, le personnel du tribunal de Valenciennes exige une augmentation immédiate et substantielle du nombre de greffiers, de magistrats et d’enquêteurs pour accomplir dignement leurs missions de protection.
Le cri d’alarme des avocats : drames humains et délais intraitables
Jusqu’alors silencieux pour « ne pas accabler » leurs partenaires du Palais, les avocats valenciennois brisent eux aussi le silence. Dans une lettre ouverte conjointe adressée ce 24 juin 2026 au ministre de la Justice, le Bâtonnier Jean Thévenot et la Vice-Bâtonnière Nathalie Garbuio dénoncent une situation de crise structurelle devenue intenable. Le texte rappelle la souffrance extrême au travail qui ronge le tribunal, évoquant de multiples arrêts maladie, mais aussi le suicide d’un agent technique au sein même du Palais il y a quatre ans, ainsi qu’une tentative de suicide de la part d’un greffier.
Les représentants du barreau mettent en lumière des délais d’attente qui ne sont tout simplement « plus admissibles » pour les justiciables de l’arrondissement :
- Il faut compter un an d’attente pour obtenir une première date d’audience devant le juge des contentieux et de la protection.
- Le délai s’élève à six mois pour l’évocation d’un dossier hors-divorce devant le juge aux affaires familiales.
- Les délibérés de la 1ère chambre civile sont décrits comme étant « en souffrance depuis un an ».
Un dossier d’agression sexuelle sur mineur classé « faute de moyens »
Plus grave encore au regard de l’affaire Lyhanna, les avocats affirment de manière percutante que le Parquet de Valenciennes « n’est plus à même de traiter les dossiers criminels », malgré l’existence d’un pôle dédié. À l’appui de leur missive, ils ont joint un avis de classement sans suite concernant une affaire d’agression sexuelle sur mineur, dont l’enquête a été officiellement abandonnée à défaut de moyens suffisants pour la poursuivre.
Fustigeant les « emplâtres » proposés depuis des années par la chancellerie et le recours à des juges placés temporaires pour pallier les départs ou les congés maternité non anticipés, le barreau de Valenciennes exige un sursaut. Ils invitent officiellement le ministre de la Justice à une réunion de travail d’urgence à la Maison de l’Avocat pour remettre à niveau la juridiction.
Cliquez pour lire l’intégralité de la lettre du barreau de Valenciennes
BARREAU DE VALENCIENNES
Monsieur Gérald DARMANIN Ministère de la Justice 13, Place Vendôme 75001 PARIS Par courriel : gerald.darmanin@justice.gouv.fr
Valenciennes, le 24 juin 2026
Réunir les forces vives pour une Justice effective à VALENCIENNES
Depuis quelques semaines vous multipliez les déclarations par voie de presse et encore hier après dépôt des rapports d’inspections pour la douloureuse affaire Lyhanna.
Vous annoncez que certains moyens seront déployés dans votre ministère sans en préciser les affectations.
Les avocats sont des porte-parole de leurs clients.
Nous voudrions ici porter la parole de celles et ceux qui, au Tribunal Judiciaire de VALENCIENNES, tentent d’y obtenir Justice, alors que celle-ci localement ne dispose que de moyens largement insuffisants.
Vous ne savez sans doute pas que notre juridiction a connu il y a 4 ans le suicide dans le Palais d’un agent technique et la tentative de suicide d’un greffier.
C’est dire si les conditions de travail sont dégradées.
D’ailleurs les arrêts de travail pour souffrance au travail se sont multipliés, ce qui accroit encore la répartition des tâches.
Les délais de traitement des affaires ne sont plus admissibles puisqu’il faut désormais un an pour obtenir une date première évocation d’un dossier devant le juge des contentieux et de la protection, 6 mois pour un dossier hors-divorce devant le juge aux affaires familiales.
Quant aux délibérés à la 1ère chambre civile ceux-ci sont en souffrance depuis un an et ce malgré les efforts des magistrats et greffiers.
Objectivement, Monsieur le Ministre, la Justice n’est plus rendue à VALENCIENNES dans un délai raisonnable.
Le Barreau n’a cessé, depuis plusieurs années, d’alerter tant les chefs de juridiction que les chefs de Cour, mais des emplâtres ont été proposés, à défaut de maitrise des affectations.
Des juges placés occupent temporairement des fonctions normalement dévolues à des juges titulaires, à défaut d’anticipation de départs à la retraite, d’absences prévisibles pour congé maternité et d’accroissement de contentieux générés par des réformes sans étude préalable d’impact.
Vous avez évoqué vous-même un manque de moyens dans l’affaire Lyhanna mais, serez-vous celui qui évitera à l’avenir la réitération d’un tel drame par un sursaut de décisions opportunes ?
Votre Parquet lui-même n’est plus à même de traiter les dossiers criminels, alors que notre Tribunal dispose pourtant d’un pôle en la matière.
Nous en voulons pour preuve l’avis de classement sans suite ci-joint d’une affaire d’agression sexuelle sur mineur, dont l’enquête n’a pas été poursuivie à défaut de moyens.
Comment les Français pourraient-ils encore croire en une Justice qui les laisse au bord de la route, sans se soucier de leur sécurité ni suffisamment poursuivre les auteurs d’infractions gravissimes ?
Tout a été fait jusqu’à présent pour faire connaître l’état catastrophique de moyens affectés de notre juridiction.
Le Conseil Supérieur de la Magistrature a inspecté l’an dernier, sans que le Barreau n’ait d’ailleurs été rendu destinataire des conclusions de cette inspection.
Aucun changement au quotidien n’est intervenu dans le travail de chacun, puisque rien n’a été décidé.
Cette situation de statu quo n’est plus possible.
Jusqu’à présent, pour ne pas accabler nos partenaires du Palais, le Barreau n’avait pas pris la parole publiquement, alertant régulièrement les chefs de juridiction de Cour des difficultés rencontrées de manière récurrente et espérant qu’ils seraient entendus en leurs plaintes par votre administration centrale.
Désormais, la défense des justiciables de l’arrondissement nécessite que vous soyez personnellement informé, afin que vous puissiez remédier à cette situation de crise.
A ce sujet, et afin de pouvoir converser de tous les aspects permettant de remettre à niveau la juridiction, nous avons l’honneur de vous inviter, Monsieur le Ministre ainsi que les chefs de juridiction et de Cour, Monsieur le Sous-Préfet, et les parlementaires à une réunion de travail en notre Maison de l’Avocat.
Être le Ministre du « pratico-pratique » et du pragmatisme n’est pas déchoir et nous espérons vraiment que vous saisirez cette opportunité en ces moments où la maison Justice nécessite vraiment une attention toute particulière.
Restant dans l’attente de vous rencontrer, nous vous prions de croire, Monsieur le Ministre, en l’expression de notre haute considération.
Jean THÉVENOT Bâtonnier
Nathalie GARBUIO Vice-Bâtonnier
MAISON DE L’AVOCAT – 21/23 Rue Capron – 59300 VALENCIENNES Tél : 03.27.42.71.44 – Courriel : ordre@avocats-valenciennes.fr
Synthèse réalisée d’après les informations de La Voix du Nord : la motion des magistrats et les chiffres exclusifs de la juridiction.
💬 La réponse du Parquet : la procureure récuse l’absence d’enquête
Face à la vive polémique déclenchée par la publication de cet avis de classement, la procureure de Valenciennes, Christelle Dumont, a tenu à livrer sa version des faits dans les colonnes de La Voix du Nord.
Si la formulation initiale de la substitut du procureur (diffusée par RTL) évoquait explicitement une « impossibilité pour les services de réaliser une enquête dans les délais utiles au regard d’un stock important de procédures », la chef du parquet récuse fermement l’idée qu’aucune investigation n’a eu lieu. Selon elle, « l’ensemble des actes d’enquête a été réalisé par le service d’enquête ».
Christelle Dumont précise que cette affaire d’attouchements présumés sur deux mineures par leur oncle a finalement été classée car les faits étaient « insuffisamment caractérisés pour envisager des poursuites pénales ». Elle rappelle par ailleurs que la partie civile dispose de voies de recours légales, notamment la possibilité de saisir le doyen des juges d’instruction ou de contester la décision auprès du procureur général.
👉 Source : D’après les informations recueillies par La Voix du Nord (édition du 29 juin 2026).
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