Anzin. « On ne va pas tuer quelqu’un, on va délivrer un avertissement »

Temps de lecture : 4 minutes

Le 18 juillet 2020, un jeune homme s’est pris une balle dans la jambe après avoir été roué de coups. Un règlement de comptes par des narcotrafiquants, pour le parquet. L’un des mis en cause a été condamné à 7 ans de prison avec mandat d’arrêt. L’autre a été relaxé.

Image d’illustration par Carlos Andrés Ruiz Palacio de Pixabay
Un prévenu qui doit encore comparaître pour tentative de meurtre

Rachid* a préféré ne pas faire le déplacement à son procès, laissant son avocat, maître Delarue le représenter. Il a 28 ans et son casier compte dix mentions depuis 2012. Ce 10 septembre, il doit encore comparaître pour une affaire de stups sous peu. Il doit également être jugé pour une tentative de meurtre aux assises.

Bilal* a les cheveux noirs rasés, une barbe et un polo. Au moment des faits, il travaillait dans la fibre optique. Aujourd’hui, il est plaquiste et n’a pas de famille à charge. À 36 ans, son casier comporte cinq mentions, dont trois ont été réhabilitées.

Les faits

Après son séjour à l’hôpital, la victime, Ryan*, a déposé plainte contre ses agresseurs. Le jeune homme a expliqué que le 18 juillet 2020, alors qu’il rentrait à son domicile, il a été interpellé par trois hommes rue Kléber, au niveau du quartier de la Verrerie, à Anzin. Les trois individus le rouent de coups, lui assènent un coup de crosse sur la tête et lui tirent une balle dans la jambe. L’ITT de Ryan s’élève à deux mois, mais les séquelles persistent. La balle a fracturé l’os et abîmé ses nerfs. Il ne peut plus marcher sans faire de pause toutes les dix minutes. Mais Ryan varie beaucoup devant les policiers sur la couleur de la voiture de ses agresseurs, sur l’arme, sur les circonstances…

« J’ai dit ce que l’enquêteur voulait entendre », répète le jeune homme à la barre du tribunal, « j’en avais marre de rester quatre heures au commissariat ». « Il faut reconnaître que vous n’avez pas arrêté de mentir dans ce dossier », lui lance la présidente Gosteau. « J’ai déposé plainte pour qu’on retrouve mes agresseurs, mais c’est toujours pas fait », rétorque Ryan, « je veux qu’on trouve mes agresseurs qui ne sont pas les deux personnes dans ce dossier ».

Face aux juges, il indique cette fois avoir eu affaire à trois Gitans, pour une histoire de jalousie. Il affirme aussi avoir été pris en charge par une personne dans une Audi. Il dit s’être assis dans le coffre pour nettoyer sa blessure avant de rejoindre l’hôpital. Mais il refuse de donner le nom de cette personne.

Une Audi avec le sang de la victime

Les enquêteurs ont donc patiné pendant un an. Là, une autre procédure a relancé l’enquête. Lors d’une perquisition chez Rachid, ils mettent la main sur son téléphone. Et dans celui-ci, ils découvrent des échanges entre Rachid et Bilal. Notamment un dans lequel Rachid donne simplement le nom et le prénom de la victime à Bilal, le jour de l’agression. Dans le téléphone, les enquêteurs trouvent aussi une vidéo dans lequel on voit le coffre d’une Audi ensanglanté. La police met la main sur le véhicule en Gironde et des analyses démontrent que le sang est bien celui de Ryan. L’enquête démontre aussi que Rachid a eu ce véhicule entre les mains.

Enfin, deux personnes ont parlé d’une rumeur selon laquelle Rachid aurait eu un différend avec Ryan pour une voiture que ce dernier devait vendre. Rachid l’aurait alors amené dans le bois de Raismes pour lui tirer dans la jambe. Le bornage téléphonique indique que la victime a beaucoup bougé au moment de l’agression, entre Valenciennes et Douai.

« je n’ai rien à voir dans cette histoire »

« Je ne comprends rien. Je n’ai rien à voir dans cette histoire », martèle Bilal. Les juges lui demandent s’il n’a pas pu prêter l’entrepôt dans lequel il travaillait, à Denain, pour agresser Ryan discrètement. « J’étais à fond dans mon travail. Les histoires comme ça, j’ai rien à voir », réagit le trentenaire. Il ne se souvient plus pourquoi Rachid lui a envoyé le nom de la victime à l’époque.

« l’argent qui rend fou, qui rend paranoïaque »

« Il y a quelque chose de l’ordre du mépris que mon client a ressenti depuis le début de cette procédure », plaide maître Szafran pour Ryan, « il a le sentiment de ne pas avoir été entendu ». L’avocat n’a donc rien réclamé aux deux prévenus, estimant qu’ils sont innocents.

« On a beaucoup parlé de narcotrafiquants, parce que derrière, il y a toujours des violences », souligne la substitut Chopin qui parle encore de « l’argent qui rend fou, qui rend paranoïaque ». Elle fait référence à une autre vidéo trouvée dans le téléphone de Rachid où on voit « des liasses et des liasses de billets ». Elle indique ensuite que dans les règlements de comptes, « les victimes sont les meilleurs avocats des mis en cause ». « On ne va pas tuer quelqu’un, on va délivrer un avertissement », selon la magistrate, « un gamin de 20 ans qui ne peut plus marcher plus de dix minutes, tout le monde va le voir ». Et ainsi comprendre qu’il ne faut pas défier Rachid.

Elle reconnaît « un certain nombre de zones d’ombres », mais estime que « toutes les investigations pointent vers [Rachid] ». Elle requiert donc à son encontre 8 ans de prison avec mandat d’arrêt et une interdiction de contact pendant 3 ans.

Quant à Bilal, elle requiert la relaxe, au bénéfice du doute, malgré des « éléments extrêmement troublants ».

« Ce n’est pas à mon client de payer les pots cassés d’une enquête mal menée », abonde maître Florczak pour Bilal. L’avocat rappelle que son client n’a d’ailleurs été entendu que deux ans après les faits. Il réclame donc lui aussi la relaxe.

« D’emblée, on essaie d’orienter ce dossier vers celui que je défends »

Maître Delarue commence par expliquer les raisons de l’absence de son client, qui n’aurait pas pleinement confiance en la justice. « Sur le fond de ce dossier, on n’a rien », plaide ensuite l’avocat. « On est dans l’incapacité de déterminer où ces faits ont été commis », poursuit-il, « d’emblée on essaie d’orienter ce dossier vers celui que je défends. Il réclame donc, lui aussi, la relaxe au bénéfice du doute.

Le délibéré

Le tribunal relaxe Bilal et condamne Rachid à 7 ans de prison avec mandat d’arrêt.


* prénom(s) d’emprunt

Ressources


Les chiffres de la délinquance à Anzin.


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Le Service d’Aide aux Victimes apporte un soutien psychologique et juridique aux victimes : 102, avenue de Reims 59300 Valenciennes ou 03 27 20 26 26 ou sav.valenciennes@ajar.fr

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Lisa Largillet

Journaliste et autrice de fictions (sous pseudonyme) qui a toujours vécu dans le Valenciennois, je couvre les audiences du tribunal correctionnel de Valenciennes depuis 2012 pour la presse locale. Je dispose aussi d'une courte mais enrichissante expérience en tant que secrétaire juridique dans un cabinet d'avocats.

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