Valenciennes. “Miraculée de la gare” : trois ans de prison pour le chauffard
L’affaire, qui a suscité une vive émotion dans le Valenciennois depuis le 24 août, a été jugée ce 29 octobre, face à un public venu en nombre. Deux jeunes femmes avaient été renversées par une Kangoo conduite par un jeune majeur originaire des Côtes-d’Armor. Deux autres femmes, frôlées par le véhicule, ont aussi été particulièrement choquées.

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L’émotion et la raison
Dans cette salle d’audience inhabituellement remplie, les magistrats ont dû prendre garde à ne pas céder à l’émotion populaire pour rester pleinement rationnels. Sur les quatre victimes, trois sont venues à l’audience, avec quelques proches. D’autres ont sans doute simplement voulu assister à ce procès annoncé dans la presse.
Sur le rôle, quatre dossiers en tout, dont un sera renvoyé. Les deux autres, un refus d’obtempérer et un trafic de stupéfiants, ont la priorité sur le dernier, afin de pouvoir libérer au plus vite les fonctionnaires qui escortent les prévenus. Milann* a quant à lui été placé sous contrôle judiciaire. Ses victimes et lui doivent donc attendre 19h pour que débute le procès.
Brun, avec des cheveux très courts, un visage rond : le prévenu, majeur depuis quelques mois, ressemble plus à un enfant qu’à une terreur. Son casier comporte une mention pour conduite sans permis, prononcée par la justice des mineurs. Milann fait partie de la communauté des gens du voyage et exerce comme couvreur. C’est ce qui l’a amené, avec un ami, ce 24 août à Bavay, puis à Valenciennes, où il a fait la fête au Rêve d’Ô, une discothèque située rue Tholozé. Il y a beaucoup bu, avec son ami. La suite s’avère moins évidente.

Jusqu’à 14 jours d’ITT pour les victimes
À 5h45 ce jour-là, la police arrive place de la gare où deux des quatre victimes se trouvent au sol, avec des douleurs sur tout le corps, mais leur pronostic vital n’est pas engagé. Les deux autres n’ont pas été touchées physiquement, mais elles sont elles aussi en état de choc. Avec plusieurs témoins, ces jeunes femmes vont expliquer avoir été renversées par une voiture, une Kangoo, conduite par un jeune homme qui n’aurait pas supporté d’avoir été éconduit dans la soirée. Il se serait donc vengé en leur fonçant dessus avec son véhicule, avant de prendre la fuite par l’avenue Delattre-de-Tassigny prise à contresens, après avoir roulé sur la voie de tram.
La police municipale réussit à retrouver le véhicule à Saultain avec Milann et son ami. Le dépistage éthylométrique révélera un taux de 1g69 dans le sang et, histoire de ne pas arranger sa situation, le jeune homme donnera, dans un premier temps, une fausse identité. À ce stade, l’enquête s’ouvre sur une tentative d’homicide.
Du côté des victimes, Julie*, celle qui a indiqué avoir été draguée lourdement par Milann, a été la plus touchée avec une ITT fixée à 14 jours et matérialisée par une blessure importante au genou, une plaie sur le cuir chevelu, de nombreuses ecchymoses et un choc psychologique qui mettra sans doute longtemps avant de s’atténuer. Céline*, quant à elle, s’en tire avec une ITT de 7 jours, des douleurs à la jambe gauche et également de nombreuses ecchymoses. La troisième, sans lésion physique, vu qu’elle n’a été que frôlée par le véhicule, s’est vue délivrer une ITT de 2 jours. La dernière n’a pas consulté de légiste.
Deux versions s’affrontent
“Il y a deux versions”, indique le président Barry, lors de l’instruction du dossier, invitant le prévenu à rappeler la sienne. “On est sortis de la boîte, on était deux. On a été pris à partie par quatre personnes, je me suis retrouvé le visage en sang. C’était la première fois que je venais à Valenciennes.” La suite ? “Je suis tombé au sol, j’ai pris des coups, et là, c’est le noir total.” Il assure néanmoins qu’il ne s’agit que d’un simple accident : “Même moi, ça m’a choqué. […] Je ne vais pas percuter une personne parce qu’elle m’a refusé son numéro de téléphone. J’en aurais honte. […] J’ai pas envie de gâcher ma vie, j’ai pas envie d’aller en prison.” Interrogé sur la raison des coups qui lui ont été, effectivement, portés, Milann n’est pas non plus en mesure de répondre. Il présente cependant et répète ses excuses aux victimes : “ça aurait pu être ma petite sœur, ou ma petite cousine…”
« Moi, je n’oublierai jamais. »
“C’est facile de dire ‘j’ai oublié’. Moi, je n’oublierai jamais”, s’agace Julie à la barre. La jeune femme explique que, depuis les faits, elle a développé des tocs qui la poussent à vérifier toutes les nuits si sa porte et ses volets sont bien fermés. De peur que quelqu’un vienne la tuer. Elle évoque aussi des malaises fréquents pour lesquels elle va devoir passer une IRM. Selon elle, Milann n’était pas seul avec son ami, cette nuit du 24 août, il y a eu “une bataille de tables” et d’égos dans la boîte, et “ça a fait une bagarre entre les Maghrébins et les gens du voyage”, explique-t-elle. La jeune femme assure par ailleurs n’avoir bu qu’un seul verre d’alcool, cette nuit-là, et avoir ainsi conservé toute sa lucidité.
Le président Barry diffuse alors une vidéo, issue de la vidéosurveillance de la ville, où on voit le véhicule du prévenu rouler sur la voie de tram, renverser les jeunes femmes au niveau de la statue, place de la gare, et poursuivre sa route. Comme s’il ne les avait pas vues. Milann préfère détourner le regard plutôt que de revoir ces images.
“On voit bien que c’est volontaire”, assure maître Vilette au soutien de l’une des victimes, pendant que maître Massin, pour Julie, dénonce “des souvenirs à géométrie variable” chez le prévenu. L’avocat parle d’ “ensauvagement” : “nous sommes face à un individu dangereux”.
« Ce n’est pas de gaieté de cœur que je m’apprête à requérir une peine lourde. »
Après les plaidoiries des trois avocats des parties civiles, la substitut Selma Boutaba débute ses réquisitions avec une pensée pour ces jeunes femmes, et l’espoir que cette audience les aidera à retrouver un peu de quiétude. La magistrate doit ensuite concéder qu’il faut relaxer Milann pour la conduite sans permis pour laquelle il est, aussi, poursuivi. Car après vérification, le jeune homme dispose bien d’un permis valide. Le parquet n’a cependant “aucun doute” sur l’intention violente du prévenu quand il a précipité son véhicule sur les victimes : “il a adapté sa trajectoire pour blesser sur un passage inadapté aux voitures. […] Vous avez une personne déterminée, et ça ressort de l’analyse de sa trajectoire. […] On ne peut pas vous plaider décemment un accident.” “En réalité, monsieur a voulu laver son honneur”, assure la substitut pour qui les menaces de mort, décrites par plusieurs témoins, dénotent une préméditation dans les violences commises.
“Ce n’est pas de gaieté de cœur que je m’apprête à requérir une peine lourde”, avertit la magistrate, “on est là pour protéger les victimes actuelles et la société dans son ensemble”. Avant de réclamer cette peine, Selma Boutaba regrette pourtant les lacunes du dossier : l’absence d’enquête de personnalité, de rapport du contrôleur judiciaire… Et malgré ces carences, la réquisition tombe, avec une peine de 30 mois de prison, dont 18 mois avec sursis probatoire. Et un mandat de dépôt, autrement dit une incarcération immédiate.
« Non, il n’y a pas de ‘miraculée de la gare’, comme j’ai pu le lire. »
En défense, maître Tamara Lejuste commence par indiquer avoir ressenti bien moins de pression du côté des parties civiles pour son dernier procès aux assises, dans lequel son client était poursuivi pour plusieurs meurtres, que pour celui-ci. Elle pointe, aussi, le “brouhaha médiatique” sur ce dossier : “j’ai l’impression de défendre le deuxième mec le plus détesté de France, après Jubillar”. “Non, il n’y a pas de ‘miraculée de la gare’, comme j’ai pu le lire”, s’énerve l’avocate. C’est ensuite le parquet qui est dénoncé : “s’il y a eu préméditation, qu’est-ce qu’on fout là ? Pourquoi on n’est pas en cour d’assises ?” Et de préciser qu’aux assises, il y aurait eu une instruction et donc une enquête plus poussée, avec des expertises pour déterminer la vitesse du véhicule, pour étudier véritablement sa trajectoire, une expertise psychiatrique de son client… “Je suis effarée par la façon dont cette procédure a été menée. […] On parle de la liberté de quelqu’un. On ne peut pas jouer avec la liberté des gens, et on vient vous dire : ‘dans le doute, puisqu’on ne sait pas s’il est dangereux, enfermez-le !”.
Maître Lejuste, en s’appuyant sur les constatations des enquêteurs, livre sa vision des faits : en état d’ivresse avancé, Milann “se fait passer à tabac, pour ne pas dire défoncer” dans une ville qu’il ne connaît pas. Il en ressort “avec un sentiment de grande panique où il prend la fuite”. Et, alors que la foule se disperse autour de la boîte, le jeune homme monte dans sa voiture, démarre et fonce, hébété et perdu, empruntant la voie de tram et renversant les victimes. “Ce n’est rien de plus, rien de moins qu’un accident. […] Vous avez une vraie incertitude sur l’élément moral”. L’avocate reconnaît cependant qu’il doit être condamné sévèrement pour ce qu’elle qualifie de “blessures involontaires”, en état d’ivresse, avec le quantum requis par le parquet, mais sans mandat de dépôt, pour qu’il puisse reprendre le travail et ainsi indemniser ses victimes. Milann lui a d’ailleurs demandé de ne pas discuter leurs demandes de dommages et intérêts : il paiera, quel qu’en soit le montant. “Laissons-lui une chance”, conclut Tamara Lejuste.
Trois ans de prison, mais sans mandat de dépôt
Le tribunal prononce la peine de 3 ans de prison, dont 2, avec sursis simple, assorti d’interdictions d’entrer en contact avec les victimes, de se présenter à leur domicile et même de paraître dans le département. “Même pour vous excuser”, précise le président Barry. Le permis du jeune homme est suspendu pour un an. Il devra, enfin, verser des provisions de 2000 et 800 euros pour les deux victimes qui ont demandé un renvoi aux intérêts civils et une expertise. La dernière se voit allouer un total de 1642 euros de dommages et intérêts et de frais de justice. Milann échappe donc au mandat de dépôt et pourra demander un aménagement au juge d’application des peines qui le convoquera d’ici peu. « Les faits sont graves, donc il fallait marquer le coup, et en même temps, vous êtes jeune avec un casier vierge [comme majeur NDLM] », commente le président.
* prénom(s) d’emprunt (sauf exception, la véritable identité des condamnés ne sera mentionnée sur ce site qu’à la demande des juges)
Les condamnés ont dix jours pour interjeter appel de la décision du tribunal.
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Ressources
Les chiffres de la délinquance à Valenciennes.
Des questions par rapport à votre consommation d’alcool ou celle de vos proches ?
Un problème de dépendance ? L’association GREID peut vous aider.
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