L’Adieu au visage, de David Deneufgermain

Temps de lecture : 4 minutes

Le roman du psychiatre anzinois figurait dans la première sélection pour le prochain Goncourt. Et même s’il ne s’agit pas d’un polar ou d’un thriller, il mérite qu’on s’y attarde, surtout si on habite dans le Valenciennois.

Couverture de L'Adieu au visage, du psychiatre anzinois David Deneufgermain, sélectionné pour le Goncourt 2025.
L’Adieu au visage, de David Deneufgermain


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Qui est le docteur David Deneufgermain ?

Psychiatre en libéral à Anzin, David Deneufgermain a aussi exercé en hôpital psychiatrique, et dans une prison nordiste pendant deux ans. La Justice fait régulièrement appel à lui quand elle a besoin d’expertises psychiatriques et, pour finir, il soigne les SDF du Valenciennois, d’abord avec l’équipe Rimbaud, liée à l’hôpital, puis de façon bénévole avec un collègue.

Autant dire qu’il en connaît un rayon, non seulement sur la psyché humaine, mais surtout sur celle des délinquants et des victimes, qui alternent souvent les deux statuts. Les « meurtres de l’Escaut« , commis pendant le COVID et dont le dénouement judiciaire a été dévoilé ce 10 octobre, l’ont ainsi particulièrement touché. Parce qu’il connaissait, au moins en partie, victimes et auteurs qu’il a essayé de soigner, avec ses maigres moyens. Certains passages de son livre semblent directement inspirés par ces événements.

Alors, pour comprendre la rue, qui génère mal-être, souffrance et donc violence, il faut lire David Deneufgermain, et l’écouter.

Le docteur Deneufgermain, dans son cabinet
La spirale infernale de la rue

Lors de mon entretien avec lui pour le compte de la Voix du Nord, le psychiatre m’a expliqué que, très souvent, on se retrouve à la rue parce qu’on souffre de troubles psychiatriques. Comme la France manque, de façon scandaleuse, de structures pour accueillir ces personnes et que la prise en charge s’avère en général extrêmement lourde pour les familles, les malades finissent souvent SDF, avec leur pathologie qu’ils sont rarement capables de prendre en charge seuls, avec leur carte vitale qui disparaît, volée, oubliée, égarée, comme leurs traitements. Ils s’y lient avec d’autres personnes, plus ou moins fréquentables. Et survivent comme ils le peuvent.


Leur fragilité en fait des cibles faciles, alors ils subissent des violences, et puis s’adaptent, se renferment sur eux-mêmes, se protègent parfois par une attitude agressive, et peuvent commettre eux-mêmes des violences… Ceux qui se retrouvent à la rue sans trouble psychiatrique particulier finissent par en développer très vite.  » L’espérance de vie baisse de 30 ans quand on se retrouve à la rue « , explique David Deneufgermain.

Résultat : n’ayant de toute façon rien à perdre, ils alternent entre la rue et la prison. D’autant que, d’après l’Observatoire international des prisons, un SDF sur deux jugé par un tribunal correctionnel est condamné à de la prison ferme contre 13,5% pour ceux qui disposent d’une adresse personnelle. Ils ont également cinq fois plus de risques de se retrouver en détention provisoire.

D’ailleurs, 7,3% des détenus souffrent de schizophrénie, 21% de troubles psychotiques, 33% d’anxiété généralisée et 40% d’un symptôme dépressif sévère. Et la prison n’est pas réputée pour arranger ces troubles, bien au contraire. Alors, ceux qui en sortent sans attaches, sans logement, sans prise en charge adéquate risquent fort de récidiver. Ou de mourir.

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À Valenciennes

Dans son précédent ouvrage, avec le collectif Othon, l’auteur revient déjà sur la mort de Joël, un SDF, qui avait beaucoup marqué à l’époque. Ses camarades et lui décortiquent la sociologie de Valenciennes, évoquent, là aussi, la délinquance, le sentiment d’insécurité qui s’était installé rue de la vieille poissonnerie, ils parlent des jeunes, de la drogue, du scandale du cimetière Saint-Roch avant tout le monde… Il faut déjà lire cet ouvrage, pour comprendre l’environnement dans lequel nous évoluons.

L’Adieu au visage

Dans ce roman sorti il y a quelques semaines, David Deneufgermain ne parle pas de lui et son histoire ne se situe pas à Valenciennes. Il s’agit d’une fiction, dans laquelle, néanmoins, on peut reconnaître les sources d’inspiration. D’où ce long prologue avant de parler de L’Adieu au visage.

L’auteur nous replonge en plein confinement, au pire de l’épidémie de COVID, quand les SDF étaient confinés dehors, que les soignants se prenaient des amendes, non seulement pour mauvais stationnement quand ils intervenaient sur des situations d’urgence, mais aussi pour non-respect du confinement. Comme les SDF. À l’époque où les associations ne pouvaient plus leur venir en aide. Où plus personne ne pouvait les aider. À l’époque des « meurtres de l’Escaut ».

David Deneufgermain montre ces SDF, fictifs, lutter pour leur survie, manger… ce qu’ils trouvaient…

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Surtout, il montre des soignants désemparés, contraints d’agir de façon inhumaine, d’où le titre. Parce qu’au plus fort de la crise du COVID, les défunts, particulièrement contagieux au moment de leur mort, étaient vite enfermés dans des sacs. Sans que leurs proches puissent leur dire « adieu » une ultime fois. Comment faire son deuil, dans de telles conditions ? Comment se reconstruire ?
Et aussi, comment se regarder dans un miroir, quand on est soignant et qu’on applique toutes ces règles, tous ces protocoles, parfois inhumains ?

David Deneufgermain aborde tous ces sujets au travers de cette fiction criante de réalité comme de passion, dans une langue accessible, populaire et nerveuse, à l’image des situations décrites, de cette tension croissante.  » Je voulais montrer qui nous sommes quand nous avons peur « , explique-t-il, convaincu d’avoir écrit  » un livre pour l’histoire « .

Un livre qui se lit d’une traite, ou presque.

L’Adieu au visage, aux éditions Marchialy, 288 pages, 21€10.

À Valenciennes, par le collectif Othon, aux éditions Au Diable Vauvert, 256 pages.

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Lisa Largillet

Journaliste et autrice de fictions (sous pseudonyme) qui a toujours vécu dans le Valenciennois, je couvre les audiences du tribunal correctionnel de Valenciennes depuis 2012 pour la presse locale. Je dispose aussi d'une courte mais enrichissante expérience en tant que secrétaire juridique dans un cabinet d'avocats.

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