À Valenciennes, six mois de sursis pour l’administrateur d’un site de don de sperme « artisanal »
Article mis à jour après le délibéré du 2 avril 2026
Le tribunal correctionnel de Valenciennes s’est penché, le 18 décembre, sur le cas d’un Francilien de 40 ans, inconnu jusque‑là de la justice, soupçonné d’avoir administré un site de « coparentalité » permettant des dons de sperme hors de tout cadre médical. Reconnu coupable d’entremise en vue d’obtention de gamètes contre paiement et de mise en danger d’autrui, mais relaxé du chef d’insémination artificielle, il a été condamné jeudi 02 avril 2026 à six mois de prison avec sursis.

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Un technicien parisien à la barre
Il se fera appeler ici Marc, mais c’est bien l’administrateur du site childable qui se tient face au tribunal ce jeudi‑là, dans la salle d’audience de Valenciennes. Quarante ans, technicien supérieur, domicilié dans le XIIIe arrondissement de Paris, taille moyenne, cheveux châtains coupés court, barbe, sweat à capuche : Marc passe une bonne partie de l’audience les mains dans le dos, un peu en retrait, comme s’il assistait à son propre dossier plus qu’il ne le vivait.
Inconnu de la justice jusqu’alors, il répond pourtant de trois qualifications lourdes : entremise en vue de l’obtention de gamètes contre paiement, mise en danger d’autrui par violation manifestement délibérée d’une obligation de prudence, et insémination artificielle par sperme frais – qualification qui deviendra, dès le début d’audience, complicité d’insémination artificielle.
Un site de don de sperme qui compte près de 7000 inscrits
Ce sont les gendarmes spécialisés en cybercriminalité de Villeneuve‑d’Ascq qui, en explorant la toile, tombent sur « childable », un site qui revendique près de 7 000 membres et invite ses utilisateurs à devenir « coparents ».
Intrigués, les enquêteurs se rapprochent d’un centre CECOS pour comprendre le protocole officiel du don de sperme : tests psychologiques, dépistage des maladies sexuellement transmissibles, contrôle des antécédents, encadrement pour limiter le risque de consanguinité, gratuité du don et traçabilité des origines.
À l’inverse, les pratiques encouragées via childable se déroulent en dehors de tout cadre médicalisé, avec des rencontres fixées entre particuliers, souvent dans des chambres d’hôtel, loin des circuits sécurisés de la procréation médicalement assistée.
Utilisé avant sa fermeture par plus de 7 000 membres, le site se présentait comme une alternative aux listes d’attente et aux difficultés d’accès du système officiel de dons de gamètes, mais ne prévoyait aucun contrôle d’âge ni vérification sanitaire.
Des gendarmes sous couverture, en couple lesbien
Pour éprouver le fonctionnement concret du site, les gendarmes créent un profil et se font passer pour un couple lesbien à la recherche d’un donneur.
Ils échangent d’abord avec un certain « Axel », qui propose un rendez‑vous dans un hôtel de Valenciennes contre un simple remboursement de train de 25 euros ; le rendez‑vous ne sera jamais honoré, mais les modalités sont posées.
Un second scénario se joue ensuite avec Marc lui‑même, qui se décrit aussi comme donneur. Là encore, les gendarmes, toujours sous les traits du même couple, obtiennent un rendez‑vous à l’hôtel, assorti du remboursement de train, sans qu’aucune vérification médicale ne soit véritablement exigée.
Lors de ses auditions, Marc reconnaîtra avoir conçu trois filles à la suite de multiples tentatives, via une dizaine à une quinzaine de dons « naturels » et plusieurs inséminations artisanales.
Tests sanitaires à la carte et contrôles absents
Très vite, la présidente Laurence Gosteau confronte le quadragénaire à la réalité de ses pratiques.
« Vous, ce que vous faites, ce n’est pas de la coparentalité, vous êtes leur géniteur, pas leur père, vous ne les reconnaissez pas », lui lance‑t‑elle, rappelant que le site se situe en marge des règles qui encadrent en France les dons de gamètes et la filiation.
S’ouvre alors un dialogue serré sur les tests et la prévention des risques :
– « Vous avez fait des tests génétiques ? »
– « Non, je ne les ai pas faits. »
– « Vous avez fait les tests VIH ? »
– « Je faisais les tests trois mois avant. »
– « Et qu’est‑ce qui vous garantit qu’il n’y a aucun risque ? »
– « Je n’ai pas eu de relations sexuelles avant… »
– « Vous avez vérifié la compatibilité sanguine ? »
– « Non, mais c’est comme pour un couple. »
– « Mais vous n’êtes pas un couple », conclut la magistrate.
Marc explique que les donneurs s’inscrivent sur « childable » et que c’est lui qui valide les annonces, sans exiger d’eux des preuves de tests récents, sans contrôler non plus la majorité des receveuses, tout en affirmant avoir écarté les profils proposant explicitement des inséminations artificielles.
Entre abonnements et cryptomonnaies
L’enquête financière révèle que Marc a perçu 5 700 euros via PayPal ; seuls 693 euros sont directement reliés à « childable », correspondant à 101 abonnements premium, présentés par lui comme un moyen de filtrer les spams et de limiter les faux profils.
Les gendarmes mettent également au jour 4 480 euros en cryptomonnaies, somme que le prévenu assure ne pas provenir de l’activité de son site, parlant de simples transferts entre ses propres comptes.
Au‑delà de ces montants, les enquêteurs évaluent en moyenne à 40 euros la rémunération générée par un don de sperme, versée pour des interventions réalisées dans des chambres d’hôtel, parfois par simple injection artisanale, parfois lors de rapports sexuels.
À l’audience, la présidente relève que les 693 euros, comme les 4 480 euros, ont été saisis, et demande au prévenu si son site n’a pas, au moins en partie, été motivé par l’argent ; Marc s’y oppose, assurant : « Je n’ai pas créé ce site pour l’argent », et revendiquant un projet d’entraide entre personnes en quête d’enfant.
« Un geste pour me sentir utile »
Le mis en cause indique qu’il s’est lui‑même inscrit au CECOS, sans jamais recevoir de retour. « J’avais le sentiment que c’était légal », affirme‑t‑il, expliquant avoir voulu proposer une autre voie que celle du don anonyme, pour « se sentir utile ».
L’expertise psychologique dresse pourtant le portrait d’un fils unique autocentré, à la position victimaire, avec des traits de personnalité antisociale, plutôt introverti et entouré de peu d’amis.
« Je ne suis pas d’accord, j’étais dans un état de sidération », répond Marc, qui confie avoir toujours voulu des enfants, « mais pas vivre avec la mère », et se dit plus à l’aise avec l’idée de devenir géniteur que père au quotidien.
Sur le plan des risques, la présidente se fait plus directe : « L’insémination, dans la chambre d’hôtel, avec la fiole qui vient d’on ne sait où, je trouve ça glauque », résume‑t‑elle, inquiète pour la santé des receveuses comme pour l’avenir sanitaire des enfants à naître.

Les enfants et le droit de connaître leurs origines
Avant de requérir, la substitut du procureur, Marine Verhaeghe, insiste sur le droit, consacré en France, pour les enfants issus d’un don de connaître leurs origines.
À ses yeux, les pratiques de Marc privent durablement ces enfants d’une traçabilité que garantissent les circuits officiels : dossiers médicaux, enregistrement des donneurs, limitation du nombre de naissances issues d’un même donneur pour éviter des risques de consanguinité à long terme.
La magistrate s’inquiète aussi de l’absence de véritable remise en question chez le prévenu. « Je n’ai plus l’intention de faire quoi que ce soit par rapport à mon site », assure Marc, comme pour couper court à l’idée d’une récidive, sans convaincre totalement le parquet.
Réquisitions : un donneur et un administrateur
En décembre, le parquet avait requis dix mois de prison assortis d’un sursis probatoire de deux ans, avec obligations de travail et de soins, l’interdiction d’administrer tout site internet pendant cinq ans et le maintien des saisies bancaires.
La substitut décrivait un « encadrement juridique extrême en France » sur ces questions de gamètes, justifié selon elle par la nécessité de protéger à la fois les receveuses et les enfants à venir, et rappelait les risques d’infections ou de septicémies liés à ces dons sans garantie sanitaire.
« Glauque et légal » ? La ligne de défense
À la défense, maître Gaëtan Burckhardt replace le dossier dans un « fait de société » que le tribunal serait en train de juger. S’appuyant sur l’article 511‑9 du Code pénal, il soutient que la loi française vise la receveuse qui obtient des gamètes contre paiement, mais pas le donneur de sperme, et encore moins un site qu’il présente comme une simple plateforme de discussion.
« Si vous incriminez le don de gamètes, le CECOS ne pourrait pas exister », argumente l’avocat, en rapprochant « childable » des sites de rencontres ou matrimoniaux qui, selon lui, ne sont pas tenus responsables de ce que les adultes consentants décident de faire entre eux.
Sur l’argent, il souligne qu’« à aucun moment ces sommes ne sont rattachées à des dons » et assure aux magistrats que les flux relevés en cryptomonnaies correspondraient à des transferts entre plusieurs comptes d’un même titulaire.
Pour lui, « ce sont les receveuses qui devraient être à la barre, ce jour », bien plus que son client, seulement poursuivi pour complicité là où l’« infracteur principal » ne serait pas identifié, et de conclure : « C’est glauque, et c’est légal de donner son sperme, même de façon artisanale. »
Un dossier qui dépasse le seul prévenu
En dernier mot, Marc assure que le site est parti d’une intention altruiste et revendique « un geste pour se sentir utile » plus qu’un projet de rentabilisation, tout en assumant ne pas se sentir « vraiment apte à éduquer un enfant ».
Au‑delà du sort de ce seul prévenu, le dossier met en lumière la zone grise dans laquelle se développent ces plateformes de don de sperme « artisanal », alors que la France encadre strictement le don de gamètes et que des milliers de personnes, parfois exclues du parcours officiel, cherchent des chemins de traverse pour devenir parents.
Au terme du délibéré, les juges retiennent l’entremise en vue de l’obtention de gamètes contre paiement et la mise en danger d’autrui, mais écartent l’infraction d’insémination artificielle, pour laquelle Marc est relaxé.
Ils condamnent le quadragénaire à six mois de prison avec sursis simple, une peine inférieure aux dix mois requis, qui sanctionne le caractère lucratif du dispositif et l’absence de tout contrôle médical, sans aller jusqu’au sursis probatoire demandé par le parquet
Si vous êtes victime d’infraction, vous pouvez être accompagnée gratuitement pour connaître vos droits, effectuer vos démarches juridiques ou obtenir de l’aide psychologique : composez le 116 006, ou rendez vous au bureau d’aide aux victimes du tribunal : prise en charge du lundi au vendredi 8h30 -12h / 13h30 – 16h30 sav.valenciennes@primtoit.org 03.59.38.43.19 ou 03.27.20.26.26 ou directement au TJ 6 avenue des Dentellières 59300 Valenciennes.
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